(part VII)
C’est mon dernier jour de stage aujourd’hui. Ma première expérience « prolétariat » touche à sa fin. Ce fut intéressant.
J’étais la seule fille à bord, dans l’usine tous les ouvriers me saluaient chaleureusement et respectueusement, répondaient à toutes mes questions et ne regardaient que mon visage en me parlant. Une fois dehors, lors des pauses, les commentaires sur mon cul se multipliaient.
Je ne prêtais aucune attention à cela et ça ne me dérangeait pas du tout. J’appréciais plutôt le sens des priorités chez ces gens.
Mon premier jour ici, j’ai cru qu’il ne finirait pas.
Pendant la pause, les ouvriers étaient assis par terre le long du grand couloir d’entrée à droite et à gauche et je m’apprêtais à traverser le couloir, « si je passe, mon anatomie ferait le sujet de conversation de ce groupe de mâles propres ».
Je ne suis pas passée par le couloir, j’ai fait un détour mais sur le coup , une réflexion s’est imposée « il faut que je perde du poids».
Certains pourraient dire que j’ai du penchant vers la séduction ou vers la provocation carrément dans mes choix de vêtements. Il est vrai que cacher mes formes et rondeurs n’a jamais fait partie de mes soucis bien que je ne suis pas très contente de ces formes.
J’ai toujours apprécié les petits pulls à fines bretelles, les décolletés et les pantalons à taille basse laissant apparaître mes « petits» « gros strings ».
Mais il était évident que je ne devais pas me permettre de m’habiller ainsi dans une usine qui pullule d’hommes et où je suis la seule fille. J’ai du donc fouiller, tourner et retourner ma garde robe pour trouver enfin de compte un seule jean qui n’ait pas une taille basse et deux pulls qui ne soient pas décolletés. Mais j’ai quinze jours de stage et une seule tenue « respectable » à mettre.
Je suis loin d’être une bombe sexuelle, loin d’être une beauté irrésistible mais je suis une fille “de sexe féminin”, une fille bien garnie, et en règle générale les regards ne me gênent pas. Des commentaires obscènes pourraient me déranger.
Ceci pour dire que cet histoire d’habillement ne me posait de problème à moi mais aux autres.
Je devais respecter les hormones de ces hommes qui n’ont aucun respect pour les miennes.
Alors un jour je nouais un gros gilet d’hiver autour de ma taille pour camoufler ce que laissait apparaître la taille basse de mon pantalon , j’avais chaud.
Un jour je m’obligeais à mettre un tricot de peau (chose que je ne fais jamais ) et j’avais chaud.
Et j’ai fini par trouver la solution, j’ai emprunté à mon frère un gros chemisier. Je pouvais m’habiller sans réfléchir le matin, quand j’arrivais à l’usine je mettais le chemisier dessus.
J’avais l’air d’une none. On appelle ça de la diplomatie ou tout simplement de l’hypocrisie. Je jouais le jeu.
(aucune climatisation dans l’usine, ça couterait cher à la patronne qui, en cas d’extrême sollicitation par des clients, envoie ses commandes en Italie pour sous-traitance) (je ne plaisante c’est vrai, cette bonne dame sous traite ses commandes en Italie, on paie certainement les albanais moins cher que les tunisiens)
Avant-hier, j’ai quitté l’usine vers midi. En partant j’ai croisé 3 ouvriers :
-« le fils d’un ouvrier qui travaille ici est mort noyé hier et nous allons à son enterrement à Sijoumi, pouvez vous nous déposer sur la route X et nous prendrons un taxi par la suite ? »
-« bien sur ».
Je les ai emmené à l’enterrement. Le chemin était long comme pas possible, l’enterrement était à l’autre bout de Tunis, il faisait une chaleur infernale et il y avait des embouteillages comme il n’y en a qu’à Tunis en plein été pendant les heures de pointe.
J’avais donc trois ouvriers avec moi dans la voiture, trois messieurs, et il faisait chaud, les gens déployaient tous leurs efforts pour conduire leurs véhicules de la façon la plus horrible qui soit, grossièreté s’impose. Mais je ne pouvais pas me permettre.
Je ne pouvais pas dire de grossièreté, je ne pouvais pas m’énerver, je ne pouvais pas enlever le gros chemisier de mon frère et je ne pouvais pas fumer ma clope habituelle sur le chemin du retour, et je devais malgré tout faire la conversation à ces messieurs qui, je suppose, étaient gênés du moins autant que moi.
Efforts de convivialité : le temps (qu’il fasse beau ou mauvais, chaud ou froid, le temps reste toujours le sujet favori des gens qui n’ont rien à dire mais qui se sentent obligés de parler), le jeune garçon mort noyé, l’état des plages de la banlieue, la pollution et les embouteillages.
-« Tunis est un grand village, les administrations , les usines et les espaces institutionnels sont presque tous dans les mêmes endroits, normal qu’il y ait autant de problèmes pendant les heures de pointe » dis-je.
-« les gens se plaignent d’être pauvres, de ne pas avoir de l’argent, regardez toutes ces voitures, si tous ces gens n’était pas riches comment achèteront ils ces voitures ? » dit l’un des trois. Le plus bête sans doute mais ayant la plus bonne foi.
-« avoir une voiture ne veut pas dire être riche, je peux vous assurer que presque toutes ces personnes sont comblées de crédits et de surendettement.
J’étais très embarrassée par sa remarque.
Pourquoi les pauvres en veulent à ceux qui le sont moins ?
Les fins de mois difficiles est une vérité générale et absolue dans en moins quatre vingt pour cent des foyers tunisiens ; les crédits et les emprunts aux amis et à l’entourage dans quatre vingt quinze pour cent des foyers tunisiens.
Si en fin de mois ma mère emprunte cent dinars à sa sœur (non parce qu’elle est plus riche mais juste parce qu’elle a sa paie à un moment qui coïncide avec la fin de mois de mes parents) et que l’un de ces trois messieurs emprunte dix ou vingt dinars à un frère ou à un ami, le mois suivant ma mère doit rembourser cent et lui dix ou vingt. Ce qui fait que ni ma mère ni lui ne pourrait être plus riche.
On devrait apprendre la relativité à ces gens.
Je ne me plaindrai pas d’être moins pauvre. La vie est ainsi faite et je ne vais pas culpabiliser parce que dans une telle chaleur, je rentre chez moi en voiture alors que tant d’autres attendent le bus. Tant d’autres dont moi-même il y a quelques mois et mes parents.
Hier une dame qui a à peu près la cinquantaine m’a dit « j’ai passé ma vie à attendre le bus et il est souvent en retard ».
Ça m’a rappelé la tirade de Dali dans Epitaphe critiquant ces gens qui, à force de passer leur vie à attendre leur paie, leur bus, leur tour dans la vie, finissent par faire un rêve commun, le rêve du bon tunisien moyen : ordinateur populaire, voiture populaire, crédit populaire, logement populaire, époux (se) populaire, enfants populaires… et en fin de vie une croyance populaire.
Crois-tu que le conformisme pathétique de ces gens vient du fait qu’ils ont tous le même rêve, la même image du bonheur ou penses-tu que ce rêve est plutôt la conséquence directe de leur conformisme ? et pourquoi ce rêve est trop matériel ?
L’argent ne fait pas le bonheur mais y contribue forcément.
« si les riches ne sont pas heureux c’est que le bonheur n’existe pas »
Quand on est pauvre on se confond à la masse des pauvres, les riches étant peu nombreux et souvent pouvant se permettre d’être excentriques, il est difficile de se confondre à une masse de riches, cette masse étant inexistante.
Pourquoi cette masse rêvant le même rêve « populaire » tombe-t-elle dans la bêtise du conformisme ? l’argent est-ce la reconnaissance d’une fraternité secrète ?.
Existe-t-il un rapport entre l’intelligence et l’argent.

La masse dont tu parles n’est pas vraiment conformiste peut être dans leurs rêves et encore… Les vraies pauvres, ceux que tu ne voies pas eux n’ont pas ce conformisme là. Ils seraient capable de déverser leur haine sur toi, entière, brute, un coup de satour et te voilà dans la croyance populaire d’une fin de vie qui n’en est pas une…Alors que toi ou n’importe qui d’autre penserait mais n’agirait pas. Ils n’ont rien à perdre et t’as tout à perdre là est la différence…
Le conformisme qui m’exaspère le plus c’est celui de ces nantis qui pour se donner des sensations fortes jouent du métal, s’auto-mutilent, écrivent, se prennent pour des incompris, s’engagent pour des pseudo causes. J’en fais partie de ces conformistes pseudo-différents.
les vrais pauvres???
ils sont pauvres, moins que d’autres certes mais ils sont pauvres quand même.
quant au conformisme que tu définis, les gens qui écrivent qui s’auto-mutilent… en lisant ce que tu as écrit, la première chose qui m’est venue à l’esprit est un passage que je l’ai lu sur un blog, ça ne se fait peut être pas de piquer les phrases des autres mais je le mettrai quand même:
“… Quand je rencontre un mal-être ambulant, qui n’aspire qu’au repos de la mort à chaque moment, c’est toujours quelqu’un qui n’a jamais connu de “vraies” blessures, quelqu’un que la vie a épargné. Je ne sais pas, peut-être que les batailles et le sang apprennent le prix de la joie.”
alors oui , ces conformistes là n’ont pas connu de vrais malheurs, la véritable misère, la vraie souffrance mas que veux – tu , la vie est dure même avec ceux qu’elle gate. dans ce conformisme qu’est ce qui fait le plus honte, la masturbation intellectuelle commune conforme et donc quelconque ou ou la masturbation intellectuelle tout court?
je suis désolée que tu penses faire partie de cette catégorie, car moi je crois qu’on parle de conformisme du moment où l’image à laquelle on se conforme est dictée, suggéré , imposée par une autorité “immatérielle” mais très pesante (morale, sociale, religieuse, politique… les média en sont le parfait exemple) dans un but d’abrutissement de la masse amplifié par la frustration ressentie par cette dernière.
crois tu vraiment être un de ces conformistes pseudo-différents?
et tu penses quoi d’un passage d’un conformise à un autre, tu te sens porté par quelque chose et finalement tu te rends comptes que ce que tu fais est dicté par des dogmes, des croyances qui pèsent comme tu dis. Tu changes de vision et t’es sensibilisé par d’autres choses mais au final tu te rends compte que ce qui t’as passionné n’est pas si anti-conformiste que ça…Que faire?
“entretenir le culte de la personnalité”
on n’est pas anticonformiste pour l’amour de faire l’exception, les bonnes convictions auront toujours leur public